Différence entre soufisme (tasawwuf) et gnose (‘irfân)

Différence entre soufisme (tasawwuf) et gnose (‘irfân)

 

 

Afin de mieux comprendre la signification des termes « gnose » et « soufisme », il est nécessaire de prêter attention aux points suivants : la gnose et le soufisme sont-ils une seule et même chose ? Sont-ils équivalents sans qu’aucune différence ne les distingue ? Ou bien non seulement diffèrent-ils l’un de l’autre quant à leur signification lexicographique ou technique, mais sont-ils en plus différents parce que désignant deux voies, deux méthodes différentes ?

L’analyse des mots « gnose » et « soufisme » du point de vue lexicologique et technique, nous montre qu’ils présentent une différence importante sur ces deux plans. En effet, dans le dictionnaire, « gnose » désigne la connaissance, le fait de connaître, de reconnaître, et provient du terme ‘urf - convention, coutume, tradition, mœurs, usage. Tandis que « soufisme », dans le dictionnaire, désigne notamment le fait de s’habiller de laine et se rapporte à ceux qui observent cette pratique. Il provient du mot sûf qui a pour signification laine.

Dans l’usage, le terme « gnose » désigne la connaissance de Dieu, de Ses Noms et de Ses Qualités. Il s’agit de la connaissance du cœur qui s’acquiert au moyen de l’exploration et de la présence. Le terme « gnostique » se rapporte au savant, au connaissant, à celui qui connaît Dieu, Ses Noms et Ses Qualités. Le soufisme désigne quant à lui la sanctification et la purification du cœur des désirs de l’âme, des impuretés, le fait de se couper de son humeur, de son caractère naturel. Il s’agit de fait d’accéder aux qualités spirituelles et de réaliser la morale divine. Le soufi est celui qui se vêt de laine et parcourt la voie du soufisme.

Nous arrivons ici à un point digne d’attention : ordinairement, les mots « gnose » et « soufisme » sont considérés comme des synonymes en ce qui a trait à leur usage, et se trouvent tous les deux souvent employés indifféremment et indistinctement, de telle sorte que l’on peut penser qu’ils ont une seule et même signification et qu’ils définissent une école unique. Alors que, contrairement à la gnose, le soufisme n’est pas un savoir ; il est au contraire une méthode et une voie : une voie ascétique basée sur les principes que sont la loi religieuse, la purification de l’âme, le fait de se détourner de ce monde et de cheminer vers la perfection, dans le but d’accéder à Dieu le Très-Haut. Par conséquent, le soufisme est une voie par laquelle le disciple parvient à Dieu. Cette voie comporte des spécificités qui la différencient des autres voies : cette voie est ascétique, c'est-à-dire qu’elle suppose le fait de se détourner de ce monde et de ses plaisirs. C’est la retraite vis-à-vis du monde qui constitue le moyen d’accéder à Dieu. Il faut cependant rappeler ici que le fait de choisir de s’éloigner des choses de ce monde comporte différents types et circonstances : 1- Désir d’accéder au paradis et d’y jouir de ses grâces. 2- Crainte de Dieu et du châtiment dans l’Au-delà. 3- Désir d’accéder à la perfection et de s’unir à Dieu. Ce dernier stade de l’ascétisme et de l’éloignement vis-à-vis de ce monde est celui qui retient l’attention des soufis car il s’accompagne de sincérité et s’exempte de toute forme de cupidité.

Parmi les autres spécificités du soufisme se trouve le fait qu’il soit basé sur les sources religieuses et les principes légaux. Ainsi, en ce qui concerne leurs actes, leur civilité et leurs pratiques, les soufis se réfèrent à la loi religieuse et s’attachent à ne pas sortir du cadre et des limites de la jurisprudence légale, considérant ceux qui ne respectent pas ces questions comme des renégats et des impies.

En outre, le soufisme est également basé sur la purification et la sanctification de l’âme. Il a pour fin la purification des vices moraux et la jouissance des vertus et des qualités morales, avec pour but la réalisation de la morale divine. Par conséquent, le dessein de cette purification et de cette sanctification de l’âme consiste également à accéder à Dieu.

Considérant la purification de l’âme présente dans le soufisme, il est donc possible de dire que le soufisme est un acte, et qu’en cela il comporte la même signification que la gnose pratique. Or, on pourrait pourtant croire en l’existence d’une différence entre ces deux actes en ceci que la gnose pratique prend en charge la formulation de la voie soufie, autrement dit qu’elle est la porte-parole de la voie soufie, et non la voie soufie. Nous pouvons dire que la marche est une voie permettant d’arriver à destination, et cependant, la marche diffère du savoir qui en expose les règles, les conditions et les étapes, qui sait comment marcher, où commencer, comment franchir les étapes, et finalement, où cela conduit. De ce fait, le soufisme constitue simplement une voie permettant d’accéder à Dieu, et qui présente des différences par rapport aux autres voies. Tandis que la gnose pratique expose la façon d’accéder à Dieu. (Sajjâdî, Mabânî ‘irfân va tasawwuf (Fondements de la gnose et du soufisme), p. 8).

Sur ce principe, la gnose est une école philosophique de très haut niveau, dont le but est d'accéder à la connaissance de Dieu et des réalités du monde. Bien entendu, sa méthode n’est ni philosophique ni argumentative, elle est au contraire basée sur la présence et l’illumination. C’est au moyen de la présence et de l’illumination que l’on s’efforce d’accéder à Dieu, ainsi qu’aux subtilités et aux secrets des choses.

Donc, bien que l’on puisse penser que la gnose et le soufisme soient synonymes, en plus des différences de significations et d’usage que nous venons d’analyser, ils présentent des différences l’un par rapport à l’autre du point de vue de la réflexion et de la méthode ; différences que nous allons exposer maintenant:

1- Le soufisme est une ligne de conduite et une méthode ; une méthode ascétique basée sur la purification du cœur et le fait de se détourner de ce monde et de ses grâces. Cependant, la gnose est une école de pensée destinée à faire connaître les réalités et la face cachée des choses au moyen de l’illumination, de l’exploration et de la présence.

2- La gnose est un concept d’ensemble, un concept général, tandis que le soufisme est partiel et particulier ; autrement dit, la gnose englobe le soufisme ainsi que les autres doctrines, alors que le soufisme est une branche de la gnose. De ce fait, la relation logique qu’entretiennent le soufisme et la gnose est celle qui lie ce qui est général à ce qui est particulier, bien qu’il existe des exemples dans lesquels ces deux se retrouvent unis. Il est notamment possible qu’un individu soit à la fois un soufi et un gnostique. Cependant, tous les cas particuliers existent : un individu peut être un gnostique mais pas un soufi, comme il se peut qu’un autre soit un soufi mais pas un gnostique. (Dehkhodâ, Dictionnaire de la langue persane, Vol. 10, p. 13952).

3- Le soufisme constitue la dimension pratique de la gnose et se fait le porte-parole de la voie mystique pratique. De son côté, la gnose constitue la partie subjective et cognitive du soufisme. (Idem).

4- Les termes « soufisme » et « soufi » comportent une signification religieuse, aussi, l’usage du terme « soufi » reste réservé aux gnostiques qui ont foi en l’islam ou dans les autres religions, et c’est pourquoi on n’appelle pas soufis les gnostiques qui n’ont foi en aucune religion. (Dictionnaire Mo‛în, Vol. 2, p. 2292).

5- Le soufisme est fondé sur les sources et les principes de la loi religieuse, alors que la gnose n’est pas nécessairement basée sur ces sources et sur ces principes, c’est pourquoi certaines gnoses sont dépourvues de racines religieuses et ne comportent aucune croyance en les religions monothéistes.

6- Avec le type de réflexions, de civilité et de pratiques qui sont les siens, le soufisme correspond plutôt à une certaine couche de la société. Pour sa part, la gnose outrepasse une telle limitation, elle est possible sans correspondre à une couche de la société en particulier, ni à une civilité ou à des pratiques particulières. Car la gnose véritable consiste atteindre le fond de la vérité, ce qui n’est pas aisé et ne s’obtient pas en mettant en œuvre une civilité ou des pratiques particulières. Combien de gens ont enfilé le manteau du soufi et du derviche, sans pour autant jouir de la gnose et de la véritable connaissance ? (Shahîd Motaharî, Tahlîlî az kolliyât-e ‘ulûm-e eslâmî (Analyse des généralités des sciences islamiques), pp. 205-206).

 

Si l’on considère les avis des grands personnages du soufisme ainsi que ceux des chercheurs s’étant penchés sur la distinction entre le soufisme et la gnose d’un côté, et sur l’ascétisme de l’autre, cela donne à penser que les termes « soufisme » et « gnose » sont synonymes, car ils sont tous deux employés avec le même sens et ne présentent pas en apparence de quoi les différencier, alors qu’ils se sont trouvés distingués de l’ascétisme. Voici certains de ces avis :

 

1- « Le soufisme n’est ni de la pauvreté, ni de l’ascétisme, il s’agit en réalité d’une notion qui unit la signification de pauvreté à celle d’ascétisme, qui correspondent à des qualités, des caractéristiques sans lesquelles on ne s’aurait être un soufi, mais si l’on est ascète, ou pauvre. » (Al-Suhrawardî, ‘Awâref al-ma‛âref, p. 283).

2- « Al-zâhed sayâr wa al-‘âref tayâr. » (Abû Nasr Sirâj al-Tûsî, Al-Luma‛, p. 465). Cette formulation indique que lorsqu’il marche vers son but, le zâhed s’écoule (comme l’eau) tandis que le gnostique vole (comme l’oiseau), en conséquence, le gnostique arrive plus rapidement à destination.

3- « Parmi les individus, qu’ils soient illettrés ou instruits, il ne s’en trouve que quelques uns qui connaissent correctement la véritable distinction que nous faisons entre ces trois termes de ‘âbed, zâhed et ‘âref et évitent de les confondre. » (Hamâ’î, Jalâl al-Dîn, Mawlavî Nâmeh, Vol. 1, p. 429).

4- Ibn Sînâ croit également en une distinction entre ‘âbed, zâhed et ‘âref. Il dit à ce sujet : « Le zâhed est celui qui se détourne des biens et des plaisirs de la vie. Le ‘âbed est celui qui accomplit des adorations comme la prière et le jeûne. Le ‘âref est celui dont la pensée est consacrée à la sainte Toute-Puissance et qui se trouve continuellement absorbé en lui-même dans la lumière divine. Il arrive parfois que certaines de ces spécificités se mélangent avec certaines autres (un ‘âref peut aussi être un ‘âbed, etc.). » (Ibn Sînâ, Eshârât va tanbîhât (Indications et remarques), Vol. 3, p. 452).

Comme on peut le remarquer, Suhrawardî a employé le mot tasawwuf tandis qu’Abû Nasr Sirâj, Ibn Sînâ et Hamâ’î ont employé celui de ‘irfân, pour ensuite prendre en compte le sens général de tasawwuf et de ‘irfân réunis, et les différencier de la notion de zuhd. Pourtant, si l’on se fie à ce qu’en rapporte l’histoire, les zâhedân du deuxième siècle de l’Hégire étaient appelés soufis, quand la voie de l’ascèse était appelée soufisme. Ibn Khaldûn expose également cette question et dit : « Durant le deuxième siècle et après lui, les shaykhs ont fait leur apparition. Là, les gens pollués par ce monde se sont inclinés devant ceux qui s’étaient tournés vers l’adoration et s’étaient réservé le nom de soufi pratiquant le soufisme. » (Ibn Khaldûn, Moqaddima (Introduction), Vol. 2, p. 968).

 

Par conséquent, le soufisme consiste en cette règle ascétique qui avec le temps a gagné en perfection, pour finalement donner lieu à une école. Cela étant, si nous considérons l’ascétisme (zuhd) comme la source du soufisme, nous pouvons considérer la distinction faite par les grands auteurs comme la différence entre soufisme et gnose.

La question se pose d’autant plus en français, en effet, on traduit indifféremment tasawwuf par soufisme ou mysticisme d’un côté et ‘irfân par connaissance mystique, gnose ou mysticisme de l’autre. Peu s’en faut pour que ces deux termes ne deviennent interchangeables ! Dès lors, il est important de savoir, lorsque l’on parle de mysticisme dans un texte traduit, s’il s’agit de tasawwuf ou de ‘irfân. Aussi, afin d’éviter toute confusion dans cet article, lorsqu’il sera question de soufisme, on se référera à tasawwuf et lorsqu’il sera question de gnose, on se référera à ‘irfân.

De la langue persane.

En français « gnose » vient du grec gnôsis qui signifie connaissance. Ce terme traduit donc parfaitement ‘irfân.

De la langue persane.

D'autres interprétations ont été réalisées à propos de l'origine du mot soufisme : selon certain, ce mot aurait pour origine le mot grec sophia, signifiant "la sagesse".

Dévot, pieux, ermite.

Dévot, pieux.

Gnostique.

Si l’on se réfère aux correspondances notées par Gilbert Lazare dans son dictionnaire, ‘âbed comporte la dimension d’ermite, tandis qu’il n’en est pas question pour zâhed. Mais dans les deux cas, en français on peut parler d’ascète, ce qui ne nous aide pas à les différencier !

Avicenne.

On peut dans ce cas lui faire correspondre le mot « ascète ».

On pourrait lui adjoindre le terme de « dévot ». Il est à noter que ce mot provient de l’arabe ‘abd (esclave, serviteur de Dieu).

 

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