Le critère de la reconnaissance des exigences de l’époque

Si on nous posait la question de savoir s’il faut résister et s’opposer aux changements de l’époque ou s’il faut au contraire les encourager et collaborer avec eux, la réponse serait claire : « Il ne faut ni les soutenir uniformément et aveuglément, ni s’y opposer systématiquement. Parce que c’est l’homme qui décide de l’usage de son temps, parce que c’est un être capable de trouver la meilleure orientation à donner au temps, à le rendre utile pour ses intérêts ou au contraire à le perdre ou à en faire un mauvais usage. » Il faut par conséquent soutenir et s’harmoniser avec l’orientation utile du temps et s’opposer à son usage négatif et futile ou à son gaspillage.

 

Le critère pour distinguer les changements en bien ou en mal :

 

Il nous reste maintenant à répondre à la question de savoir quels sont les changements devant être considérés comme des progrès, des avancements, et quels sont les changements qu’il faut considérer comme des corruptions et des déviations. Comment savoir qu’un changement de situation est bon et que nous devons le soutenir ou qu’il est mauvais et que nous devons nous y opposer ? Quel en est le critère ? La raison est un bon guide pour l’homme. Elle est un don que Dieu a fait aux hommes afin de les aider à distinguer la voie de la perfection de celle de la déviation. La situation de l’humanité nous montre que les hommes discernent bien parfois le bon chemin grâce au bon fonctionnement de leur intelligence. D’autres fois, sous l’effet de la passion, de l’égarement et de l’ignorance, ils suivent la voie de la déviation.

Un critère général est d’examiner les phénomènes nouveaux qui apparaissent à notre époque afin de déterminer quels ont été les facteurs qui les ont engendrés et causés, avec quelle finalité ils ont vu le jour. C'est-à-dire savoir à quelle capacité humaine parmi les nombreuses capacités l’agent qui est la cause du phénomène étudié a fait appel, dans quel but et avec quel impact. En d’autres termes, nous devons savoir si le phénomène est le résultat de la science et de la raison des hommes, ou si une autre chose ne s’est pas mêlée, insinuée. Lorsque vous considérez l’une des choses qui apparaissent dans l’époque, il vous arrive de voir quel est le résultat, à cent pour cent, des progrès de la science et de l’intelligence humaine. Parfois, vous constatez qu’une chose est bien le produit de la science, pas de la science libre et authentique, mais de cette science détournée, malheureuse, prisonnière au service du mal.

Par exemple, il existe une science dans le monde que l’on appelle la physique. Des savants se sont usés, ont sacrifié leur vie, pour faire avancer le savoir humain sur la nature (phusys, en grec).

L'un des domaines de recherche de la physique est celui de la lumière, un thème qui remonte à des milliers d’années et sur lequel tous les grands savants du passé se sont penchés, pour trouver la réponse à la question de la nature et des propriétés de la lumière.

Les hommes ont mené des recherches suivies pour trouver enfin la réponse à la question : « Quelle est la réalité de la lumière, de quelle nature est-elle ? » L’homme voit, il perçoit les choses avec ses yeux, mais comment se fait-il qu’il voit ? Comment se produisent et s’expliquent la réflexion et la réfraction de la lumière ? Quelles sont les lois qui régissent la lumière ?

Un savant musulman appelé Ibn al-Haytham[1], mathématicien et physicien de renom, avait mené à bien des observations extraordinaires sur la lumière. C’est à cet homme de science que les Européens ont, de leur propre aveu, reconnu avoir emprunté leurs premières connaissances au sujet de la lumière physique. L’ouvrage d’Ibn al-Haytham, intitulé Kitâb al-Manâzer, nous est parvenu et existe encore. Un grand savant européen du XIIIème siècle appelé Roger Bacon[2], l’un des savants les plus célèbres de l’Europe d’alors, avait reconnu sa dette immense envers Ibn al-Haytham dont il avait pris connaissance de l’œuvre à travers les traductions en latin des œuvres des savants musulmans qui s’effectuaient alors en Andalousie, point de contact entre l’Europe et le monde musulman.

Will Durant[3], dans son livre Histoire de la civilisation, et Gustave Lebon[4], dans son Histoire de la civilisation de l’islam et des Arabes, rapportent tous les deux que Roger Bacon a écrit clairement que son premier maître dans cette science fut Ibn al-Haytham et qu’il a tiré profit de la lecture de ses œuvres. Bien sûr, par la suite, beaucoup d’autres grands noms de la science ont fait avancer la connaissance scientifique de la lumière. C’est à la suite de cette meilleure connaissance de la lumière que les hommes ont pressenti et pu tirer les applications pratiques de cette science : invention de la photographie, du cinéma, perfectionnement des lunettes astronomiques, etc. Revenons à notre sujet, et demandons-nous : « Est-ce que dans ce cas, la science a progressé ? » La réponse est évidente : « Bien sûr qu’elle a progressé. Que de profits l’humanité peut tirer par cette voie ! La science poursuit son travail, elle mène ses recherches et récolte des découvertes. »

Mais voici que soudain, entre en scène un homme adorateur de l’argent, esclave de ses désirs, et le voici qui cherche à faire de la science un moyen de vider les poches des gens, tout en corrompant leur mœurs. Il détourne les efforts de générations de savants, aux fins de produire des films corrupteurs des consciences et dépravateurs.

Cette personne a asservi la science à ses propres fins qui sont celles de répandre le vice parmi les hommes. Comment, dans ces conditions, allons-nous accepter ses films cinématographiques et dire qu’il s’agit seulement d’un phénomène d’époque qui résulte d’un progrès de la science ?

Dans ce cas, nous disons que non, ceci n’est pas seulement le résultat de la science. Il est le produit de la science et d’autre chose. Il est engendré par la luxure et par la passion immorale, qui ont dénaturé le rôle de la science et l’ont mise à leur service pour donner naissance à une telle horreur.

Nous pouvons citer un autre exemple. Il y a une autre science qui progresse dans le monde et qui s’appelle la chimie. C’est une science qui révèle les compositions et les propriétés des éléments naturels, ainsi que la structure interne des atomes et molécules et autres particules élémentaires de chacun d’eux. La chimie permet aux hommes de fabriquer toutes sortes de produits synthétiques comme des produits textiles, des outils et ustensiles en plastique ou autres matières synthétiques, mais aussi des médicaments. La science chimique progresse; elle étudie et ne cesse de concevoir de nouveaux produits utiles pour les humains. Question : « Devons-nous coopérer avec cela ? ». Réponse : « Oui, bien entendu. » Mais le développement de la chimie suit parfois des chemins qui ne sont pas dignes de la science véritable. Comme lorsqu’elle se met au service des désirs de quelques personnes corrompues, des personnes qui ont suivi des études supérieures, qui sont devenues des spécialistes de la chimie et qui sont familières avec les formules chimiques et leurs manipulations. Elles se servent de leur connaissance pour fabriquer une molécule appelée héroïne[5] et qui est pire que tous les opiums et autres stupéfiants et drogues connus, pouvant créer des états d’extase vingt fois plus puissants que l’opium. Celui ou celle qui en devient dépendant est prêt à commettre l’inimaginable pour en recevoir une seule dose. C’est un fléau pour l’humanité.

Est-ce que la science est mêlée à la fabrication de l’héroïne ? Bien sûr que la science a joué un rôle dans cela. Cependant, ce n’est pas la science qui a fabriqué l’héroïne ! Ne pas confondre alors la science qui fait promouvoir l’homme avec la passion humaine, celle qui par exemple a généré l’héroïne, l’amour du gain d’une part et la recherche de paradis artificiels, d’autre part.

Il va sans dire que la science est un flambeau entre les mains des hommes et que la fonction du flambeau est d’éclairer en quelque lieu où vous le portez. L’important, c’est de savoir où se dirige le porte flambeau.

 

Imaginons un diplômé en fabrication de médicaments qui fait le calcul suivant : « Maintenant que j’ai effectué des études supérieures en pharmacie, plutôt que d’aller ouvrir une officine pour gagner dans les 150 ou 200 euros par jour, je ferais mieux de me mettre à fabriquer de l’héroïne pour gagner 30 000 ou 40 000 euros par mois au lieu des 4000 ou 5000 euros que me rapporterait la pharmacie. » Quand c’est la cupidité des hommes qui fabrique l’héroïne, pouvons-nous considérer l’héroïne comme un produit du progrès de l’époque et proclamer fièrement que cette drogue est le produit du siècle ? Devrions-nous nous mettre tous à fumer de l’héroïne sous prétexte qu’elle est une nécessité créée par l’époque ? Bien sûr que non ! Car nous voyons comment la cupidité des hommes peut les mener à ne se servir de la science que dans leur propre intérêt.

Dans deux segments d’un verset de la sourate 33 du Coran, deux aptitudes humaines sont évoquées ensemble. Le premier segment est le suivant : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux monts … »

Et le second est : « L’homme lui s’en est chargé ; il est très injuste et très ignorant » (sourate Al-Ahzâb (Les Coalisés) ; 33 : 72)

Le Saint Coran nous montre ici que l’aptitude humaine à la créativité est mise en apposition avec sa capacité d’injustice, d’oppression et d’ignorance. Elles sont unies, c’est dire que l’aptitude à la créativité et la disposition pour la tyrannie et l’ignorance lui ont été déléguées ensemble. Le résultat est que lorsque la créativité se met au service de la corruption et de la passion, elle produit des films licencieux et libère les instincts les plus sauvages.

 

La théorie de la cité vertueuse de Platon

 

Par conséquent, quand nous disons qu’il ne faut pas suivre aveuglément et à cent pour cent les nécessités de l’époque, ni les soutenir, cela n’est pas de notre part une opposition à la science. C’est plutôt par cette attitude que nous signifions à qui veut l’entendre, que nous avons conscience que le temps n’est pas encore arrivé dans lequel la science acquerra enfin sa liberté totale, que la raison et l’intelligence s’exerceront en toute liberté ; un temps au sein duquel la raison et la science l’emporteront sur les passions et les instincts, un temps où la science et la raison domineront les gens opportunistes. Cela signifie que le temps n’est pas encore venu où les Einstein[6] seront les gouvernants et les décideurs et les Roosevelt[7] les exécutants dociles ; nous sommes encore dans le temps inverse.

Platon expose une théorie connue appelée la cité vertueuse (al-madîna al-fâila, la cité idéale[8]). Selon lui, le monde obtiendra le bonheur le jour où les sages et les savants prendront en main les rênes du pouvoir et en charge les affaires des Etats, non pour prendre la place des dirigeants, mais pour les orienter dans leurs décisions. Tant que les savants constitueront une classe et les gouvernants une autre classe sociale, le monde ne contemplera jamais la face du bonheur. En d'autres termes, il est nécessaire que les gouvernants soient sous le contrôle permanent des philosophes.

Selon les musulmans, le temps de la félicité des hommes se réalisera lorsque viendra le temps de la justice totale, à savoir le temps de la parousie de l’Imâm ('aj), Preuve de Dieu sur terre. Ce sera un temps dont la première caractéristique sera qu’il sera régi par l’intelligence. Pour mieux dire, une époque où la science ne sera plus prisonnière des marchands et asservie à leurs intérêts.

L’Emir des Croyants, l’Imâm 'Ali ibn abî Tâlib (as) a décrit « ce temps-là » par une belle expression. Cette expression est la suivante : « (En ce temps-là), les hommes se régaleront de la coupe de la sagesse et de la connaissance, soir et matin[9].. »

Dans le célèbre recueil de traditions du Prophète (s) et des Imâms (as), intitulé Al-Usûl min al-Kâfî, et compilé par al-Kulaynî[10], on trouve une tradition selon laquelle lorsque le Mahdi (que Dieu hâte sa venue) viendra, Dieu posera Sa Main sur la tête des êtres humains et leur intelligence deviendra plus puissante encore.

Nous n’avons sans doute pas réussi à exposer ce sujet de façon exhaustive comme nous aurions aimé le faire, mais retenez ceci : « C’est une erreur de dire que l’époque est une époque de science, une erreur de dire que ce temps est un temps de pensée, pour la simple raison qu’à notre époque, l’intelligence et la raison ne jouissent pas de liberté, la science ne jouit pas de liberté. Le monde est encore dominé par la cupidité, l’accaparement, l’instinct de domination et d’asservissement, c'est-à-dire par les passions dévoreuses des hommes, qui humilient l’homme dans ce qui fait sa définition même, d’être intelligent, et cela d’autant plus qu’il a été choisi par Dieu pour être le gérant de la terre et son protecteur. » Dans quel état la rendra-t-il à Celui qui la lui a confiée ?

 

Nous concluons de tout cela que nous ne devons pas prendre au sérieux tous les évènements qui surviennent dans le monde et il ne faut pas que nous nous laissions fourvoyer par l’expression de « nécessités de l’époque ». Le temps est encore loin où tous les changements qui interviendront dans le monde ne seront que de bonnes nouvelles. Les hommes doivent encore passer par beaucoup d’épreuves avant de mériter de connaître le bonheur sur terre.

 



[1] Ibn al-Haytham est l'un des plus grands physiciens du monde islamique, connu en Occident sous le nom d’Alhazen, déformation de son prénom arabe al-Hassan, né vers 965 à Bassora et mort en 1039 en Egypte. Mathématicien, physicien, astronome et philosophe persan dont l’œuvre a circulé de son vivant et après sa mort, aussi bien en Orient (Mashreq) qu’en Occident musulman (Maghreb) puisqu’il s’installera en Egypte au service des rois Fatimides. L’enseignement d’Ibn al-Haytham est parvenu aux premiers savants occidentaux du Moyen âge (Bacon, Kepler, Descartes, Huygens, Della Porta...). Son traité d’optique, Kitâb al-Manâzer a été  traduit en latin d’abord partiellement, puis sera publié en 1572, dans une traduction intégrale par Risner, sous le titre d’Opticae Thesaurus.

[2] Roger Bacon, savant anglais, polygraphe comme beaucoup de savants du Moyen âge. Né en 1214, mort en 1294. Il fit des observations ingénieuses sur l’optique.

[3] William James Durant, plus connu comme Will Durant. Philosophe, historien et écrivain américain, né en 1885 et mort en 1981. Il est l’auteur de la monumentale The Story of Civilization (Histoire de la Civilisation) à laquelle il doit sa renommée.

[4] Gustave Lebon est un orientaliste français du XIXème siècle. Son Histoire de la Civilisation des Arabes a eu un effet très encourageant même chez les jeunes musulmans, qui voyaient enfin reconnu l’apport scientifique de leurs ancêtres. Par Arabes, on entendait alors tous les musulmans qui écrivaient en langue arabe. Par la suite, on corrigera l’erreur pour parler de la civilisation musulmane.

[5] Bien d’autres stupéfiants ont également été fabriqués qui sont bien plus puissants et dangereux que l’héroïne, comme chacun le sait.

[6] Albert Einstein (1879-1955), physicien allemand puis suisse et américain. Auteur de la théorie de la relativité générale. Connu pour son équation E = mc2.

[7] Franklin Delano Roosevelt, né en 1882 et mort en 1945. Président des Etats-Unis d’Amérique de 1933 à 1945, ayant bénéficié exceptionnellement d’un troisième mandat en raison de la Seconde Guerre Mondiale dans laquelle les Etats-Unis étaient engagés.

[8] Ce thème que Platon a développé dans La République fut repris par le philosophe musulman Abû Nasr Muhammad al-Fârâbi dans son livre intitulé justement Al-Madîna al-Fâzila, la Cité vertueuse.

[9] Nahj al-Balâgha (La voie de l’Éloquence), Sermon 150, édition Sobhi al-Sâlih.

[10] Abû Ja’far Muhammad ibn Ya’qûb al-Kulaynî (864-941), originaire de Kulayn, bourgade située non loin de Rey qui fut une grande cité et à proximité de laquelle a été construite l’actuelle Téhéran. Qualifié de Theqat al-islâm, l’homme digne de la Confiance de l’islam, et mujaddid al-qarn al-thâlith, Rénovateur du troisième siècle de l’Hégire. Principal traditionniste du chiisme duodécimain, auteur notamment du Al-Usûl min al-Kâfî, le livre suffisant en traditions du Prophète (s) et des Imâms (as) qui est une des sources principales de la tradition, de la jurisprudence et de la sagesse chiite.

 

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