Le point de vue de Seyyed Hosseinî Tehrânî au sujet de la pesée des actions (mîzân al-a‘mâl)

On ne peut pas nier l’existence de la croyance nécessaire en la pesée des actes (mizân). « Et nous croyons en elle ! »[1] Sur la base des termes utilisés pour désigner des significations universelles et générales et en s'appuyant sur les traditions des prophètes et de leurs héritiers, il ressort que le sens de la balance se rapporte à l’évaluation des actes, des croyances et des caractères. On doit donc avoir dans une main le principe immuable et le critère authentique de cette pesée, et dans l'autre les actes. Ainsi, les deux mains sont considérées comme les deux plateaux de la balance, et ce que l'aiguille indique et évalue est en conformité avec la nature des actes. En cela, nous affirmons que le terme de « pesée » est employé ici dans son sens réel, et non comme une métaphore.

Mais cet engagement et cette règle n’impliquent pas nécessairement de dire que ce qu’il y a dans une poignée sont les bonnes actions qui méritent récompense (hasanât) et que dans l’autre poignée se trouvent les mauvaises actions qui méritent punition (sayyiât). Il n’est pas nécessaire non plus que nous comptions les prophètes et leurs représentants ou exécuteurs testamentaires (awsiyâ) comme faisant partie de ceux qui se tiendront au pied de la Balance, car ils sont eux-mêmes le critère, la balance, mais une balance propre à cet autre monde et capable de servir à la pesée des actes.

Nous ne donnons pas non plus à la « balance » le sens de confrontation entre les actes et la rétribution et leur correspondance, de même que nous n’employons pas le terme de balance dans le pur sens métaphorique de grandeur et de la gravité, mais nous parlons d’une balance qui au Jour de la résurrection sera dressée, en tant qu’une station, un moment crucial de cette résurrection. Mais la modalité, comme nous l’avons dit, n’est pas similaire à celle des balances que nous connaissons dans ce monde avec lesquelles on évalue et pèse les corps et les masses.

C’est alors que sera dressée la balance de l’équité. Nous lisons dans un noble verset : « Et Nous dresserons les justes balances pour le Jour de la résurrection. Nulle âme ne sera lésée en rien. Nous restituerons jusqu’au poids d’un grain de moutarde. Et qu’il suffise de nous pour faire le compte. » (sourate Al-Anbiyâ (Les Prophètes) ; 21 : 47).

D’autre part, le Coran dit : « Il y a, ce Jour-là, pesée de Vérité … » (sourate Al-A‘râf ; 7 : 8).

Nous pouvons en déduire que la balance de Vérité est cette même balance d’équité. Cela est confirmé par certaines traditions affirmant que le sens visé par la balance ou la pesée, au Jour de la résurrection est la balance de l’équité. Bien évidemment, le sens du mot équité présente une différence avec le sens du mot Vérité (Réel, Dieu). L’équité signifie ce que l’homme observe quand il compare une chose à une autre chose et constate leur égalité, et qu’il n’y a ni plus ni moins dans l’une et dans l’autre, mais une égalité sous tous les rapports et ne présentant aucun excès ni aucun défaut. Quand à la vérité, elle signifie réalisation, le fait de devenir réel, constatable et tangible. Le mot réel est d’un degré plus précis que le mot équitable, plus subtil, car il se réfère à la réalisation même, alors que l’équité vient en seconde position parce que l’homme doit mesurer et estimer une chose avec la réalité pour voir laquelle est plus et laquelle est moins, pour qu’enfin le sens du mot équité prenne sa réalité.

« Le Coran se commente et s’explique par le Coran », chaque partie du Coran trouve son explication ou son éclairage dans une autre partie du Coran. La balance qui sera dressée au Jour de la résurrection est à la fois réelle et équitable. Dire que la balance sera réelle signifie que ce sera le poids réel, et non pas un poids faux, fraudé. Dans ces deux versets : « Ceux de qui les balances sont lourdes, ce sont eux les bienheureux. Ceux de qui elles seront légères se seront perdus eux-mêmes, par leur iniquité envers Nos signes. » (sourate Al-A‘râf ; 7 : 8 et 9), la lourdeur et la légèreté des actes sont mises en rapport avec la lourdeur et la légèreté de la balance (de la pesée). Les balances ou pesées des croyants sont lourdes, celles des incrédules légères. Plus lourds seront les péchés et les mauvaises actions, plus légères seront les balances ; et plus nombreuses seront les bonnes actions et les bonnes pensées, plus lourdes seront les balances. La raison en est que puisque la balance est le Réel et qu’elle ne se mesure que par le réel, il s’ensuit que tout ce qui se présente sous le titre de réel et de réalisation y sera plus lourd, et tout ce qui sera affecté quantitativement d’une note faible ou négative par rapport à la réalité sera plus léger. Or nous savons que les bonnes actions s’effectuent sous la bannière de la réalité, alors que les mauvaises actions sont sous celle de la vanité ; or, ce qui est vain est écume et nuage, sans consistance et sans valeur. Cela est à l’opposé du monde de la matière et de la nature où les choses plus lourdes et plus denses sont attirées encore plus vers la terre par la force de la gravité.

Dans le monde du dépouillement, de l’incorporalité ou de l’immatérialité et des significations, les êtres ont plus de capacité à s’élever quand ils sont encore plus lourds. Il est dit à propos du Prophète Idris[2] (as) :

« Nous le ravîmes en haut lieu … » (sourate Maryam (Marie) ; 19 : 57), c'est-à-dire que Dieu l’éleva à un lieu sublime. Il s’agit bien d’un lieu et non d’un rang spirituel qui est évidemment élevé aussi. Le verset parle de makân qui signifie lieu, et pas de makânah qui est un rang, une position spirituelle ou abstraite. Ou bien encore dans le cas du prophète Ibrâhim (Abraham) (as), le Coran dit :

« Tel Notre argument, dont Nous munîmes Abraham contre son peuple. Nous élevons en degré qui Nous voulons… » (sourate Al-An‘âm (Les troupeaux) ; 6 : 83).

Dieu a attribué à Abraham (as) une station sublime dans les degrés de la proximité à Dieu. Et au sujet de la Famille du Prophète (s), Ahl al-Bayt[3] (as), on peut lire dans le Coran : « En ces maisons que Dieu a permis d’élever et qu’y soit rappelé Son nom … » (sourate Al-Nûr (La Lumière) ; 24 : 36)

Mais ce n’est pas le cas à propos de Bal’am ibn Bâ‘ûra[4], à cause de son attachement soudain et excessif au monde. Dieu ne l’a pas seulement favorisé et élevé, Il l’a aussi fixé à ce monde, en lui accordant une longue vie qui lui fut si chère. Mais sa chute fut à la mesure de son ingratitude.

« Si Nous avions voulu, Nous l’aurions exalté par Nos signes, mais il s’est affaissé sur la terre pour suivre sa passion. Sa semblance est celle d’un chien qui halète, que tu l’excites ou que le laisses en paix : telle est la semblance de ceux qui démentent Nos signes. Recours donc à la narration, dans l’espoir qu’ils réfléchissent. » (sourate Al-A‘râf (Les Redans) ; 7 : 176).

La valeur des actions sera déterminée selon le critère de la proximité à Dieu, exalté soit-Il, et chaque acte qui occasionnera une plus grande proximité sera plus lourd, et inversement, tout acte qui en éloignera sera plus léger. C'est fondamentalement sur cette base que les bonnes actions sont qualifiées de bonnes et que les péchés sont qualifiés de mauvaises actions. Par conséquent, le principe du poids et de la pesée s’applique et se réalise dans l’autre monde par la réalisation et la vérité, et toute action qui portera davantage cette teinte sera plus appréciée et plus conforme, alors que tout acte qui en sera dépourvu sera sans valeur et sans considération.



[1] Référence probable à une parole rapportée dans Bihâr al-Anwâr, volume 7, p. 253.

[2] Prophète antédiluvien, identifié par certains à Enoch.

[3] Les Gens de la Maison. Cette expression désigne les proches du Prophète (s).

[4] Bal‘âm ibn Bâ‘ûrâ’, personnage non nommé dans le Coran mais connu par la tradition, dont un épisode de la vie est rapporté dans ce verset du Coran. Il s’agit d’un homme, israélite selon certaines traditions, cananéen selon d’autres, qui avait reçu le nom suprême de Dieu (al-ism al-A‘zam) au moyen duquel il accomplissait des prodiges. Ce pouvoir est parvenu aux oreilles de Pharaon qui le convoqua et lui demanda de l’aider à combattre Moïse. Il pencha pour lui et accepta par jalousie à l’égard de Moïse. Il monta sur son ânesse et partit en quête de Moïse (as). Mais après avoir parcouru une partie du chemin, son ânesse refusa d’aller plus loin. Il lui donna des coups violents. L’ânesse parla et lui dit qu’elle ne bougera plus parce qu’elle ne voulait pas être complice d’un complot contre un prophète de Dieu. Bal’âm redoubla de violence et finit par tuer son ânesse. Il perdit aussitôt son pouvoir. Plusieurs traditions existent à ce propos. Voir par exemple Bihâr al-Anwâr, volume 13, p. 377. Voir aussi l’histoire de Baalam, racontée dans la Bible, livre des Nombres.