Différence entre la responsabilité de Mûsâ et celle de Khidhr à l’égard de l’ordre cosmogonique et de l’ordre juridique

Concernant le récit de la rencontre entre Mûsâ[1] (as) et Khidhr[2] (as), la question la plus importante qui retient l’attention des grands savants est celle des trois actes que le savant accomplit sous les yeux de Mûsâ (as). Du fait que Mûsâ (as) n’a pas la connaissance de ce qui est caché, il proteste face à ce qu’il voit, mais lorsqu’ensuite il entend les explications du maître, il est satisfait. Des questions se posent : peut-on réellement détruire le bien de quelqu’un, sans son autorisation, pour éviter qu’un usurpateur s’en empare ? Peut-on châtier un jeune garçon en raison d’un acte qu’il va accomplir dans l’avenir ? Et est-il nécessaire qu’afin de protéger le bien d’autrui, nous travaillions gratuitement et soyons de corvée ?! Face à ces questionnements, nous avons deux possibilités :

 

La première est que nous accordions ces faits avec les principes juridiques, les articles de loi, selon la voie qui a été empruntée par certains exégètes. Ceux-ci considèrent que la première action est conforme aux lois régissant l’urgence et la priorité et avancent que la sauvegarde de l’ensemble des passagers d’une embarcation comporte une priorité évidente, tandis que le fait de lui épargner un dommage partiel comporte moins d’importance. Autrement dit, Khidhr (as) applique ici la logique du « moindre mal », en particulier si l’on considère qu’il a peut-être préfiguré la satisfaction de fond des propriétaires de l’embarcation, dans le cas où ils avaient été mis au courant de ce qui se tramait (selon l’expression juridique, concernant cet acte, Khidhr (as) disposait de la permission en substance). Au sujet du jeune garçon, ce groupe d’exégètes insistent sur le fait qu’il était certainement pubère, renégat, et/ou même corrupteur, et de fait qu’il était licite de le supprimer en raison des actes qu’il allait commettre. Selon eux, lorsque Khidhr (as) se réfère aux crimes que le jeune garçon va commettre dans l’avenir, il exprime en réalité que non seulement ce criminel est présentement occupé par ses crimes, mais qu’en plus il en commettra de pires dans l’avenir, aussi était-il donc licite de le tuer en application des décrets relatifs aux actes qu’il avait désormais posé. Concernant le troisième acte de Khidhr (as), personne ne peut objecter : pourquoi te dévoues-tu pour quelqu’un d’autre et fais-tu preuve d’une grande générosité envers lui, pourquoi protèges-tu son bien de la perte en t’adonnant pour cela à une corvée ? Il est possible que cette grande générosité ne soit pas obligatoire, mais elle constitue évidemment une bonne action, digne d’éloges. Et il est même possible que dans certains cas, cela atteigne la limite existante, comme par exemple lorsque des biens considérables appartenant à un enfant orphelin sont ou vont être menacés. Si par ailleurs, avec un peu de peine, il est possible de s’opposer à ce qu’ils soient perdus, il n’est pas exclu que dans un tel cas, cet acte soit obligatoire.

 

La seconde possibilité se fonde sur le fait que les explications ci-dessus sont satisfaisantes pour ce qui a trait au trésor et au mur, mais qu’en ce qui concerne le jeune garçon qui est tué, cela ne s’accorde pas si bien au discours du Coran. En effet, ce sont apparemment ses actes à venir qui rendent licite son assassinat, et non ses actes présents. Dans le cas du bateau, la question est également discutable jusqu’à un certain point, car pouvons-nous endommager la maison, le bien et l’existence de tout un chacun sans l’en avertir, et ce afin d’éviter un danger, dès lors que nous avons la certitude qu’ils se trouveront usurpés dans l’avenir ? Est-ce que les juristes acceptent réellement un tel décret ? Par conséquent, il est nécessaire de suivre une autre analyse : dans ce monde, nous avons deux ordres, l’ordre cosmogonique et l’ordre juridique. Bien que ces deux ordres s’accordent sur les principes généraux, il arrive parfois que certains cas particuliers les désolidarisent. Par exemple, afin d’éprouver Ses serviteurs, Dieu les ébranle par la crainte, le manque de biens et de résultats, la disparition des êtres chers, afin de distinguer ceux qui se montrent patients face à ces événements. Ainsi, est-ce qu’aucun docteur de la religion, voire un prophète, ne peut également accomplir cela, à savoir faire disparaître les biens, les proches, les bénéfices et la sécurité des gens pour les éprouver ? Lorsque Dieu met Ses prophètes (as) et Ses serviteurs vertueux en butte à de lourdes épreuves, Il les avertit vis-à-vis du péché véniel[3] et les instruit. C’est le cas de l’épreuve de Ya‛qûb[4] (as) occasionné par un manque d’attention à l’égard de certains nécessiteux, ou de l’inconfort de Yûnus[5] (as) causé par un péché véniel. A-t-on le droit d’accomplir de tels actes à titre de châtiment, de pénalité ? Nous voyons également parfois que Dieu démunit d’une grâce quelqu’un en raison de son ingratitude. Untel par exemple, ne remercie pas pour les biens qu’il a reçus alors ceux-ci sombrent dans la mer, ou un autre n’a pas remercié pour la bonne santé dont il jouit alors celle-ci lui est reprise. Est-il légal qu’un individu puisse faire disparaître les biens d’un autre en raison de son ingratitude, ou de changer sa santé en maladie ? Il existe quantité d’exemples analogues et, dans l’ensemble, ils montrent la création, et en particulier le domaine humain, comme étant fermement attaché au fait que Dieu, relativement à Sa création, a déterminé pour l’être humain un ordre avec des décrets et des prescriptions pour que ce dernier puisse parcourir la voie vers son perfectionnement progressif. Aussi, le fait de les transgresser entraîne des réactions diverses. Ceci étant, il n’est pas possible de les insérer toutes en tant qu’articles de loi dans le cadre de la jurisprudence.

 

Par exemple, le médecin peut amputer le doigt d’un patient pour empêcher que le poison qui s’y trouve chemine jusqu’au cœur, mais peut-il couper le doigt d’un être humain pour que la patience s’épanouisse en lui, ou comme sanction pour son ingratitude ? La réponse est bien entendu négative (cependant, il est clair que Dieu peut accomplir une telle chose dès lors que cela est favorable à l’être humain). A présent qu’il est établi que nous sommes sous le joug de deux ordres et que c’est Dieu qui les gouverne tous deux, rien ne s’oppose à ce que Dieu charge certains de mettre sur pied l’ordre juridique, et qu’Il charge un groupe d’anges, ou certains êtres humains (tel Khidhr (as)), de mettre sur pied l’ordre cosmogonique. Au regard de l’ordre cosmogonique divin, rien ne s’oppose à ce que Dieu fasse qu’un enfant, même impubère, se trouve en butte à un événement au cours duquel il soit amené à trépasser en raison de choses plus regrettables encore que sa propre mort qu’il aurait fait dans l’avenir. Il peut arriver que le maintien en vie sur terre de tels individus puisse comporter un bien, pour par exemple susciter un examen, une épreuve, ou autre. De même, rien ne s’oppose à ce que Dieu, un jour, me fasse attraper une maladie grave qui m’empêcherait même de sortir chez moi, parce qu’Il sait que si je sors de chez moi, quelque événement dangereux se produira, et sachant que je mérite d’être sauvé de ce danger, Il m’en prévient de cette manière. Autrement dit, un groupe d’agents de Dieu se trouve ici-bas chargé de ce qui est caché, tandis qu’un autre groupe est chargé de ce qui est apparent. Ceux qui sont chargés de ce qui est caché disposent d’une loi et de décrets propres, de même que ceux qui sont chargés de ce qui est apparent sont régis par des fondements et des décrets propres. Il est vrai que les menées générales de ces deux programmes conduisent toutes deux l’être humain vers la perfection, aussi, et de ce point de vue, elles se trouvent en concordance. Cependant, il arrive dans quelques cas particuliers comme les exemples précédemment cités, que ces deux ordres viennent à diverger. Bien entendu, il ne fait pas de doute que dans le cadre des deux ordres, personne ne peut prendre de mesure de son propre chef ; pour agir il faut au contraire être autorisé par le Souverain, par le Juge véritable, c’est pourquoi Khidhr (as) expose cette réalité avec netteté, disant : « Jamais je n’ai agi de moi-même », mais « j’ai au contraire avancé selon un programme divin, un ordre, une ligne qui m’a été donnée. » Ainsi, l’antilogie se trouve écartée. Lorsque nous voyons Mûsâ (as) n’ayant pas la patience de supporter les actes de Khidhr (as), cela est dû au fait que sa ligne de responsabilité est distincte de la ligne de responsabilité de Khidhr (as). Ainsi, à chaque fois que Mûsâ (as) voit Khidhr (as) agir à l’inverse de ce que dit la loi en apparence, il crie son objection, tandis que Khidhr (as) poursuit sa ligne de conduite avec sang-froid. Comme ces deux grands guides divins ne peuvent poursuivre leur route ensemble du fait de leurs responsabilités différentes, Khidhr (as) vient à dire : « Voilà venu le moment de notre séparation. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 78).

Quoi qu’il en soit, bien que les actes de Khidhr (as), et en particulier le meurtre du jeune garçon, comportent une apparence particulièrement choquante, il faut garder à l’esprit qu’il existe une séparation entre l’ordre juridique et l’ordre cosmogonique, et que Dieu est le maître des deux ordres. Ainsi, comme nous l’avons énoncé auparavant, rien ne s’oppose à ce que Dieu charge certains, comme Mûsâ (as), de mettre en œuvre l’ordre juridique, et un autre groupe, ou d’autres individus (comme Khidhr (as)), de mettre en œuvre l’ordre cosmogonique. Les actes de son Excellence Khidhr (as), lors des événements cités, se situe dans le cadre de l’ordre cosmogonique, tandis que Mûsâ (as) est pour sa part chargé des actes relatifs au cadre de l’ordre juridique. Ainsi, au regard de l’ordre juridique, le degré de Mûsâ (as) est supérieur à celui de Khidhr (as), bien que dans le cadre de l’ordre cosmogonique, ce soit le degré de Khidhr (as) qui soit le plus élevé. D’autre part, l’action de Khidhr (as) compte parmi les signes de la miséricorde divine et correspond à la récompense revenant aux parents, doués de foi, du jeune garçon. Sur l’ordre de Dieu, Khidhr (as) tue cet enfant mécréant qui, s’il avait continué de vivre, aurait été à l’origine de la mécréance et de la déviation de ses parents. A la place de ce garçon, Dieu leur fait don d’une fille, une fille qui sera comme un foyer pour la foi et pour la piété, et selon l’Imâm al-Sâdeq (as), soixante-dix prophètes seront issus de sa descendance.



[1] Moïse (as). Traduit du persan. Les notes sont du traducteur et les traductions des passages du Coran de Denise Masson.

[2] Il est également orthographié Khizr, ou Khezr (d’après la prononciation persane). C’est un personnage énigmatique. On ne sait dans quelle catégorie le placer. Il échappe à la classification de prophète, d’Imâm, de Wali ou même de Hanif. Certains le rapprochent de la figure du roi de Salem, de celle de Melchisédech… Lire à son sujet l’excellent article d’Amélie Neuve-Eglise paru dans La Revue de Téhéran n° 26 (janvier 2008) : http://www.teheran.ir/spip.php?article70.

[3] Certains exégètes, tels ‘Allâmeh Majlesî, soutiennent que chaque prophète connaît un jour un faux pas, sous la forme d’un péché véniel. Ces tenants de l’impeccabilité des prophètes (as) disent que les prophètes ne connaissant pas l’erreur, le péché, l’oubli, ils peuvent être sujets à ce sentiment que nul défaut n’est entré dans leur constitution, et trouver cela normal… Cependant, il leur manque ce petit quelque chose que connaît le serviteur ordinaire qui commet une erreur, s’en trouve confus et demande pardon à Dieu : ce petit processus est très riche d’enseignement sur la position du serviteur vis-à-vis de son Seigneur. Aussi, Dieu lâcherait le temps d’un faux pas Ses prophètes (as), afin qu’ils connaissent ce sentiment de faillibilité qui constitue la clef de la réalisation de la servitude parfaite. Un instant lâchés par Dieu, les prophètes faillissent ! Cet instant parfait leur connaissance, leur réalisation, leur conscience, car ils réalisent leur totale dépendance vis-à-vis du Créateur, et c’est cette ultime expérience qui leur donne leur complète impeccabilité. Si le serviteur a besoin de goûter l’union à Dieu, le prophète impeccable a lui besoin de goûter la chute pour réaliser pleinement la valeur de son état… Ceux qui ne retiennent pas le dogme de l’impeccabilité des prophètes (as) n’ont pas besoin d’une telle gymnastique : pour eux les prophètes (as) sont des hommes sujets à l’erreur dès lors qu’ils sortent du cadre de la mission qui leur a été confiée par Dieu… Ce point a toujours donné lieu à de longues controverses, et même à l’intérieur de chaque école, cela suscite des changements de conception voire une évolution dogmatique…

[4] Jacob (as).

[5] Jonas (as).